Chronique d'un Conte Malheureux WIP
Publié : 28 janv. 2014, 22:18
Prologue
« Il faut autant de travail pour écrire un mauvais livre qu'un bon. Il sort avec la même sincérité de l'âme de l'auteur. Aldous Huxley"
Bien rares sont les ouvrages qui ne commencent pas par des remerciements. Cela m’a toujours intrigué, car un livre est le fruit d’un travail. Pour l’écrire, l’auteur a dû passer des journées, des semaines voire des mêmes années, assis devant son bureau, son ordinateur ou bien peut-être, pour les plus nostalgiques derrière leurs machines, à réfléchir, à imaginer, à construire, et très certainement à douter et à souffrir, pour nous présenter sa création…
Et il nous remercie… J’ai souvent pensé que c’était plutôt à nous de le remercier pour le moment d’évasion qu’il nous apportait, pour la réflexion qu’il créait en nous ou pour toutes les autres raisons qui nous ont poussées à acheter son ouvrage
Je crois que maintenant, j’ai peut-être une piste pour répondre cette interrogation… Bien plus qu’à ses lecteurs, ces remerciements s’adressent à tous les gens qui lui ont permis d’élaborer l’œuvre qu'il nous propose. À ceux qui lui ont donné envie d’écrire, à ceux qui l’ont inspiré…
Car si l'on peut créer quelque chose de beau uniquement pour soi, on ne peut créer qu’à partir de soi…
En vue de dissiper d’éventuelles méprises je précise quelques points : non, je ne suis pas l'auteur des principales idées qui servent de trame à mon histoire, mais simplement du collage... Oui, le nombre de références est si conséquent que l’on a plus affaire à de la fanfiction qu’à de la littérature traditionnelle.
Mais, je crois que j’ai entendu quelques parts, que « les bouquins, c'est toujours mieux de les pomper, que de ne pas les écrire »...
Donc, si en lisant la suite vous pensez que cela ressemble :
• À l’univers de Tolkien…
• À la géographie, à l’univers du jeu de rôle les « Ombres d’Esteren ».
• À l’ambiance du jeu « Dragon Age. »
• Tiens, ça c’est une citation de Kaamelott, de Reflets d’Acide, du Survivaure, de Nalheubeuk et des autres...
• Tiens, les réactions des personnages ressemblent à celle d’Edward Elric de Full Metal Achimist…
• Tiens, je crois que j’ai déjà vu ce monstre dans la série Docteur WHO…
Eh bien, c’est normal, car c’est effectivement le cas… (Et que par ailleurs, on a des références très similaires)
J’ai bien failli commencer cet ouvrage par la citation suivante d’Alphonse Karr
« Ecrire est le seul métier avec la politique qu'on ose faire sans l'avoir appris ».
Par cette phrase j’espérais inciter le lecteur à faire preuve d’empathie car c’est la première fois que je me lance dans une telle aventure. Mais finalement, cela n’a pas de sens. Je n’ai pas d’autre prétention que celle d’espérer vous faire passer un agréable moment, que vous prendrez autant de plaisir à le lire que moi à l’écrire. Ainsi, si c’est mauvais je préfère le savoir.
Je te remercie de lire cette histoire, toi qui certainement ne le fais que pour me faire plaisir…
Enfin, regrettant de ne pouvoir écrire à mes enfants… ou en l’espérant
PS : Pourquoi un « Conte Malheureux » ? La vérité est que c’est le titre du blog de Fanny. (La sœur d’un copain décédé) C’est donc un hommage. Comme dit plus haut même l’intitulé, n'est pas de moi. Ceci dit, avec toutes les versions qui ont vu le jour, je ne sais plus si c’est encore un conte, mais je suis sûr que c’est dans la tristesse qu’il est né.
Bon voyage…
Chapitre 1 : Jeux de dupes
« Il est des discours que l’on ne devrait jamais tenir, des promesses que l’on ne devrait jamais faire » Yann de Kemeur, dit l’Épervier.
Le matin étendait son ombre sanglante au-dessus des toits sombres de la civilisation. Enfin, le soleil daignait se montrer par-dessus une terre lavée en profondeur de toutes ces horreurs. Depuis des semaines en effet, il n’avait cessé de pleuvoir… Et même si cela ne représentait pas en soi un fait exceptionnel pour cette fin d’été, chacun regardait le futur ciel bleu comme une sorte de délivrance. On allait pouvoir travailler au sec et les champs n'en seraient que plus faciles à préparer.
C’était dans cet état d’esprit où se mélangeait la fraîcheur naïve d’une nouvelle journée, et l’espoir candide des possibilités qu’elle annonçait qu’un homme accoudé au comptoir d’une auberge sans charme de Tharbad finissait de se réveiller…
Il était grand et svelte. Il avait un port noble et cependant il préférait rester noyé dans la pénombre. Il ne regardait rien et pourtant, pas une mouche n’aurait pu traverser la vaste salle sans qu’il s’en aperçoive. Il tenait un bol dans ses mains. Une douce fumée voluptueuse s’en échappait et venait lui titiller les narines. Il en absorbait la chaleur comme un lézard sur sa pierre au soleil. Délicatement, lentement… Il en savourait chaque goutte, une par une. D'ailleurs, il n'en aurait pas pu en être autrement. Le descendre cul sec, étant donné la température du liquide, était tout simplement inenvisageable. Aussi, il prenait le temps d’apprécier chaque instant de son réveil. C’était sa spécialité : un café noir et fort, deux clous de girofle, un peu de cannelle et quelques bouchons de son rhum vieux, dont il gardait toujours une petite flasque sur lui tant cet alcool était rare et précieux. C’était la particularité des matins studieux, de ceux qui nécessitaient une préparation subtile… Bien qu’il n’appartienne pas à cette classe de gens qui se levaient aux aurores avant d'effectuer une tâche capitale, il ressentait néanmoins le besoin de sacrifier à la tradition. Aussi, en raison de son caractère flegmatique et tempéré, il avait arrangé les coutumes à sa sauce.
Comme rien n’est éternel, il eût bientôt fini sa tasse… La journée pouvait donc commencer. Il paya sa note et sortit de la taverne. Le soleil lui inonda le regard. Il ajusta sa capuche… et s’aventura dans les rues. Il fut saisi par un petit vent froid qui s'engouffrant sous ses vêtements, lui gela le sang jusqu'au bout des oreilles. Cependant, il n’en avait cure. Pour tout dire, cela l'arrangeait même... Le monde tourne moins vite lorsqu'il est figé par la glace. La plupart des gens préfèrent rester chez eux... Ceux qui peuvent s’en payer le luxe en tout cas... Et ses cibles, comme ses ennemis d’ailleurs, faisaient partie de cette classe de personnes. Il savait donc où les trouver... Il regretta juste que la cohue de marchands, ces hommes de simples conditions, ne puisse en faire de même. En dépit de son envie préserver sa tranquillité, il devait affronter la foule. Car malgré l’heure précoce, les ruelles étaient déjà noires de monde. Il souffla et, en vue de se donner du cœur à l’ouvrage, pensa à la bonne soirée qui l'attendait. Une marque de contentement s’esquissa sur son visage. Il s’enfonça alors dans le brouhaha habituel des artères commerçantes et agitées. Il avançait lentement en analysant constamment son environnement, autant par habitude que par nécessité. Après quelques pas, il perçut rapidement qu’un son parmi tous ceux qui lui parvenaient n’était pas normal.
Dans les limbes de son esprit, la connexion ne se fit pas immédiatement… Quel étaient ces notes…
« Si fa si do re mi do re la … si do re do si la… si do re do si fa la… si do mi la si do re do si … » (Kajiura Yuki, OST Noir, Thème Chloé, 2001)
Il n’eut pas besoin de réfléchir pour savoir ce qu’il signifiait : des problèmes en perspective. Il avait systématiquement entendu cette mélodie avant toutes les catastrophes qui lui était arrivées durant ses longues pérégrinations.
Il était de cette catégorie d’homme à rester stoïque en toute circonstance, toujours maître de ses émotions et de ses réactions. Et ce n’était certainement pas la lenteur et la douceur de ces quelques notes qui pouvait justifier une telle réaction en lui. Et pourtant, un frisson lui parcourut l’ensemble de la colonne vertébrale, remontant jusque dans son cou.
Vous savez ce genre de sensations que l’on éprouve au moment où l’on nous annonce une catastrophe, de celles qui vous font dire que vous auriez préféré être sourd… Par exemple quand on apprend la perte d’un être cher… Si vous avez déjà connu cette situation, dans ce cas vous pouvez imaginer dans quel état d’esprit il se trouvait. Et si vous ne l’avez pas connu alors tant mieux pour vous et je n’essayerais pas de vous dépeindre son ressentit. D’abord, je n’y arriverais pas, car les mots demeurent impuissants devant un tel désespoir et ensuite cela ne servirait rien. Je souhaite de tout mon cœur que cela continue…
Cette mélodie avait frappé à la porte de sa conscience aussi surement que la faucheuse nous emportera un jour.
C’était un mauvais présage. Un corbeau passa… Il la remarqua immédiatement, appuyée sur un mur à quelques pas de l’échoppe qu’il venait de quitter… Il s’approcha d’elle, elle rangea son harmonica…
« — Tu es bien matinale aujourd’hui, Amnè. Tu es tombée du lit ? »
Elle le regarda, sans le saluer d’un air récriminateur, mais elle lui répondit :
« — Kyo, je n’ai pas de lit, et tu le sais pertinemment. Eh oui, j’ai dû me lever tôt ce matin. Et ce n’est pas dans mes habitudes. Et je n’aime toujours pas ça. Mais, que veux-tu, à cause de certains individus louches, je suis obligée de bosser, sept jours sur sept, dimanche et jours bénis inclus… Tu vois de qui je veux parler par individu louche…
— Toujours de bonne humeur au saut du lit, à ce que je vois. Systématiquement, te croiser est un régal pour le moral et entamer sa journée du bon pied. Quand, évidemment, on a survécu à la crise cardiaque que provoque la vision de ta tête et d’éclairs dans ton regard. Mais j’en conclus que si l’on se rencontre en ces lieux c’est qu’il y a au moins une bonne nouvelle : tu as dû obtenir ton avancement tant attendu…
— Tout à fait, je suis officiellement devenue, et ce pour ma plus grande joie, major après du Bureau Seigneurial d’Investigation. “Au service du peuple pour la défense de l’empire, de la veuve et de l’orphelin”. Tu parles d’une devise à la noix. Au service des autres, c’est un concept auquel j’adhère bien. Mais de là, à me retrouver à me lever avec les poules et compter les clous de la porte, en attendant qu’un clampin lambda daigne montrer son visage, il y a tout un gouffre. Si tu veux mon avis, ce n’était surement pas dans le contrat initial, ou alors je n’ai pas dû le lire jusqu’au bout… Tout cela dans l’espoir insensé d’empêcher les gens de se taper dessus et les autres nuisibles dans ton genre de se la couler douce.
— Nuisible… tu y vas fort, je rends quand même quelques services à certaines personnes. Je t'accorde que c’est souvent au détriment d’autres. Après tout si tu n’es pas contente, pourquoi t’es-tu engagée ?
— Il y a des jours comme aujourd’hui où je me le demande encore... Crois-moi ou pas, mais, si j’avais su qu’à cause de cela je me retrouve obligée d’affronter cette invention satanique, cet outil de torture qu’est le réveil… J’aurai vraiment réfléchi à deux fois. Enfin tenté de réfléchir au moins… Je te jure que si j’ai ne serait-ce qu’une seule fois l’occasion d'attraper le con qui a inventé ce truc, je préfère ne pas te raconter ce que je lui ferai subir pour ne pas heurter ta sensibilité… »
Il l’imagina en train de torturer ce pauvre homme. Il sourit intérieurement en pensant à la tête que faisait généralement la jeune fille en se levant le matin. Cela se passait de tout commentaire. Réflexion faite, si cela arrivait un jour, ce ne serait qu’un juste retour des choses…
« — Je te paye un café ? Je viens de découvrir un bon troquet...
— Non merci. Timeo Danaos et dona ferentes…
— Tout de suite, ce n’est qu’un verre entre amis. Rien de plus. Ce n’est pas dans ton style de jouer à la mijaurée. Et puis d’abord, depuis quand, toi, tu refuses un verre ? Allez, permets-moi d'insister. Une promotion pareille cela se fête obligatoirement, ce que tu n’as certainement pas dû avoir le temps de faire.
— Où as-tu bien pu pêcher l'idée qu'on était ami ? »
Il souffla longuement. Mais sans rien ajouter, il la prit par la main et d’une poigne ferme, il l'entraina dans la salle qu'il venait de quitter quelques instants plus tôt. Il entra en criant :
« — Patron, la même chose et en double. »
Ils s'accoudèrent au comptoir, devant deux belles tasses bien chaudes... Lorsqu'elle y trempa ses lèvres, elle ne put s'empêcher de faire une horrible grimace :
« — pas étonnant que tu restes seul, si tu n'offres que cette chose amère à tes conquêtes.
— Et moi qui pensais t'attendrir... M'enfin, quelque chose me dit que de toute façon, tu n'es pas si matinale pour mes beaux yeux…
— Je reconnais bien là ta perspicacité. Ceci, d’autant plus qu’ils sont tout à fait banals, tes yeux.
— Moi aussi je t’aime, planche à pain.
— En tout cas, toi, tu es de bonne humeur… C’est peut-être la perspective de toucher prochainement une belle récompense qui te met dans cet état. Me tromperai-je ?
— Je ne vois pas du tout ce que tu veux insinuer…
— Allons s’il te plait, ne m’insulte pas. On a partagé trop de choses pour jouer à ce petit jeu… Il parait qu’on reconnait la grandeur d’un homme à la considération qu’il porte à ses ennemis.
— Sauf que je ne suis pas un homme. Je suis un elfe, Madame, et cela change tout.
— Certes. Mais comme tu le disais si judicieusement, ce n’est pas pour tes beaux yeux que je t’attendais dehors à sept heures du matin.
— Tu as oublié de dire que tu réveillais tout le monde avec ta chanson. En plus, un morceau qui se nomme Lullaby, cela ne devrait pas se jouer de bonne heure.
— Là, tu as tort. Pour un réveil en douceur, pas comme ceux qui te mettent en rogne avant même d’avoir pris ta douche, cela passe très bien. D'autre part, comme je suis plutôt petite, j'avais peur que tu ne me remarques pas. C'était quand même plus discret qu'une boule de feu...
— La demi-mesure, cela t'inspire quelque chose ?
— Pas la moindre. En même temps, je débute en tant que musicienne...
— En tant qu’humoriste aussi, apparemment…
— Mais trêve de mauvaises plaisanteries. Comme tu viens si bien de le faire remarquer, je ne me suis pas déplacée pour le plaisir. Je vais donc d’être constructive et l'on va arrêter la langue de bois. Je serai laconique afin que ton petit cerveau enregistre bien. Je suis là pour te demander en tant que camarade d'infortune de renoncer à ton prochain contrat. Au moins jusqu'à ce que l'on me nomme à un autre poste. Tu comprends bien que cela ferait plutôt tache si le noble que je suis censé protéger venait à trépasser alors que je viens juste de prendre mes fonctions.
— C’est sûr, c’est dur. Tant de travail pour être finalement virée aussi vite…
— Tout à fait d’accord. Comme en plus, je n'ai pas vraiment envie de jouer au chat et à la souris avec toi, j'aimerais bien trouver une solution diplomatique au problème qui nous occupe. Tu le sais bien, je suis toujours partisane du moindre effort. Alors je tente ma chance sachant pertinemment que si les négociations venaient à échouer, il serait de mon devoir de te mettre hors d’état de nuire. »
En entendant ces mots, il faillit bien s’étouffer… Son café visita ses sinus. Ils étaient bien dégagés et n’avaient en aucun cas besoin d’un ramonage.
« — NON !!! Sans blague… Et tu es combien dans ta robe ? Tu crois vraiment pouvoir m’arrêter ? Sincèrement, je te conseille de retourner te coucher. Lorsque tu n’as pas tes douze heures de sommeil, tu as des idées complètement loufoques. Sans parler du fait que j’ai une réputation à soutenir. Avec moi, tu connais ma devise, un contrat conclu est un contrat rempli… Je ne vais pas abandonner mon honneur juste pour tes beaux yeux qui sont d’ailleurs tout à fait banals… Et TOC. Cependant, je sais me montrer ouvert. Comme tout en ce bas monde, tout n'est qu'une histoire de prix…
— Tu es au courant que je suis toujours fauchée…
— Si tu ne gâtais pas tes enfants comme ça, je suis sûr que tu ne serais pas autant sur la paille… Et puis l’empire est riche, ils ne t’ont pas donné la bourse avec ton titre ?
— Premièrement, à chacun son point faible… Et, secondo, me connaissant, mes supérieurs n’ont pas osé me confier de responsabilités financières. Ils avaient peur que l’on coure à la ruine en moins de deux mois… En tout cas, cela ne me coutait rien d’essayer et je t’aurai prévenu… Merci quand même pour le café. Tu as raison avec le temps, il en devient même savoureux… Bonne journée et malheureusement… À tout à l’heure. »
Elle s’éclipsa et disparut dans la ruelle.
Lorsqu’il ressortit du bar, bizarrement, la journée n’avait plus du tout la même saveur… Non que la perspective d’affronter son « amie » ne l’embarrasse plus que cela, mais c’était déjà assez fatigant comme cela. Inutile d’en rajouter. Il avait toujours su être professionnel et faire la part des choses. Ce ne serait pas la première fois qu’ils s’opposaient. Et jusqu’à présent, elle avait démontré qu’elle n’était pas totalement à la hauteur. En revanche, quand il s’agissait d’empêcher les gens de tourner en rond, il lui reconnaissait une extrême compétence. Pour ce genre d'opération, on pouvait lui faire confiance… Elle faisait preuve d'une imagination débordante. Finalement, il allait peut-être devoir le mériter son salaire… exorbitant. Mais cela représentait aussi l’une des raisons pour lesquelles on faisait appel à lui : lorsqu’une affaire ne devait pas foirer ou qu’elle devait être conclue dans le feutré. Des services d'une telle nature, forcément cela se monnaye… D’autant plus qu’il ne respectait que trois règles : pas de noms, pas de précisions, uniquement une cible. Pour l’abattre, il préférait ne pas savoir que tel ou tel tyran était un père exemplaire, que tel ou tel trafiquant était par ailleurs un fervent défenseur des orphelins. Il se voyait comme le bras armé de la justice. Juger, cela n’entrait pas dans ces attributions. Lui, il devait seulement faire appliquer les sentences. À ses yeux, c’était devenu presque un problème mathématique. Supprimer une existence pour en sauver d’autres… Le manichéisme des êtres humains demeurait pour lui, l’une des plus grandes énigmes du genre. Et l’une de ces plus grandes sources de fascination et d’inspiration… Mais ce métier pimentait son quotidien et cette façon de penser lui simplifier la tâche. Ce qui n'était pas plus mal, après tout.
Cependant, il ne fallait tout de même pas abuser et risquer sa vie au-delà du stricte nécessaire. Inutile de corser le jeu encore davantage… La difficulté, il aimait cela. Mais depuis qu’il la côtoyait — une association pour le moins improbable, une apprentie justicière et un assassin renommé — s’il y avait bien une chose sur laquelle elle excellait, c’était de faire foirer ses plans. Si, le B.S.I. avait été mis sur le coup ; il n’existait qu’une seule alternative : il fallait qu’il la prenne de vitesse. Il avait prévu d'opérer durant la soirée, car il aimait bien oeuvrer en heures supplémentaires, et qu’en digne elfe, il possédait quelques affinités avec l'obscurité, mais rien ne l’empêchait d’agir tout de suite. Le temps qu’elle se présente, qu’elle fournisse ses autorisations, qu’elle s’organise, etc., il aurait déjà tout terminé depuis belle lurette, sans autres formalités. Dans certains cas, la lenteur de l’administration comportait un côté agréable et appréciable... Maintenant, il n'y avait plus rien à ajouter : au travail.
Il se mit immédiatement à l’ouvrage, et un moment plus tard, il arrivait au pied du château.
La manière dont les choses se produisirent ensuite n’était pas dans ses habitudes. Ce fut même certainement la seule et unique fois dans sa carrière que l’enchainement des événements ne se déroula pas, mais alors, pas du tout, comme il l’avait envisagé. Dès le départ, il s’était fourvoyé. Il avait commis l’erreur, fatale, de sous-estimer son adversaire. Heureusement, pour lui, il s’en aperçut bien vite…
En arrivant au château, il avait décidé d’employer sa fidèle technique favorite : emprunter les accès principaux, avec une nette préférence pour la grande porte… Depuis longtemps, il avait remarqué que plus un bobard était gros, mieux il passait. Du moment qu’il était énoncé avec suffisamment d’aplomb, un bon décalage hiérarchique et un minimum de preuves… le secret résidait dans la qualité du mensonge mais dans sa présentation… Il s’agissait seulement de ne faire que ce qu’il fallait : ni trop peu, ni trop tout cours… Mais avec l'âge, il avait disposé de tout le temps nécessaire pour peaufiner ses dosages… En bref, il excellait dans l’art subtil de la mystification. Et raconter des chimères, il adorait cela. Par ailleurs, il n’existait aucune raison pour que le cousin du roi passe par-derrière… Il perçut bien que son histoire avait pris, mais il détecta aussi qu’il y avait un problème. Le garde, à l’entrée, paraissait bien trop nerveux. Il exécutait l’ensemble de ses procédures avec un zèle digne d’une nouvelle recrue, alors qu’il était évident qu’il avait, comment dire, bien trop de barbe sous le menton pour ne pas justifier de plusieurs années d’expérience… Il devait avoir reçu des consignes et il avait peur… En tueur aguerri, il comprit tout de suite ce que cela signifiait : son signalement avait été donné et il risquait bientôt d’être démasqué… Le garde consultait en réalité un recueil de portraits. La liste des priorités s’établit clairement dans son esprit. Avant tout ne pas alarmer les gens autour. Pour l’instant, seuls le militaire et lui étaient dans l'affaire, tout demeurait encore gérable. Ensuite, bloquer l’alerte, un coup puissant sur la trachée. Puis, neutraliser l’homme. Profiter du mouvement de recul de la tête pour envoyer une belle droite dans le nez, terminer par une bonne châtaigne dans les cervicales… Enfin camoufler…
« — Excusez-moi mon brave, vous en avez encore pour longtemps ? Parce que si vous devez apprendre à lire pour remplir vos papiers je peux peut-être le faire à votre place ?
— S’il vous plait, Monsieur, on reste… dit-il en relevant la tête… »
Il ne finit jamais sa phrase. Un instant après, le visiteur replaçait convenablement le corps du garde de manière à faire croire à une chute, puis il vida sa flasque de whisky sur ses vêtements et aux alentours. Quel gaspillage navrant pensa-t-il.
Si on le trouvait avant que sa mission ne soit terminée, on songerait probablement que le soulard, en cuvant, était tombé dans sa guérite, d’où ses blessures. Pour l’infortuné, sa convalescence risquait d’être un peu longue et les chances qu’il perde son emploi n’étaient certainement pas nulles. C’était dur, mais bon il était encore en vie. D’autres n’auraient pas fait autant de sentiments. Mais cela aussi constituait une partie intégrante de son prestige : pas de mort inutile… Aucun dommage collatéral…
Comment sa dague trouva ensuite le chemin entre la porte d’entrée et l’interstice entre la quatrième et la cinquième lombaire du seigneur ? Honnêtement, je ne sais pas et je pense que je ne le saurais jamais… Chaque fois que j’ai essayé d’en savoir plus, l’elfe m’a répondu avec un grand sourire quelque chose du genre
« Secret défense, fiston » ou alors « Technique déposée »
C’est peut-être mieux, que ce genre de détails ne soit finalement pas couché sur papier. Cela pourrait inspirer des âmes mal intentionnées… Je crois qu’il y a des savoirs qui gagnent à ne pas être transmis, des idées à ne jamais être pensé…
Toujours est-il qu’il honora son contrat sans laisser aucune chance à sa cible. Celle-ci s’effondra au beau milieu d’un discours politique aussi futile que démagogue autour d’une table remplie de convives. Devant la stupeur générale, il eut même le temps de reprendre son arme qu’il essuya tranquillement sur la nappe... puis il se tourna vers l’assistance.
« Bonjour, Messieurs.
Avant que l’on se lance dans les excès de virilité, je vais me présenter. Je suis connu sous le nom d’assassin sans failles… Votre silence prouve que vous me connaissez au moins de réputation. Je m’adresse plus particulièrement aux personnes qui envisagent de ne pas me laisser ressortir tranquillement. Comme vous le savez certainement, je n’agis jamais par pure charité. J’ai donc été payé pour clore cette excellente conférence de manière radicale… Et je vais vous laisser le temps pour réfléchir à la seule question que vous devriez vous poser en ce moment, si vous souhaitez arpenter l’avenir avec sérénité. Mais qui, à part l’un d’entre vous, peut avoir commandité cette interruption involontaire d’existence ? Donc, analysez bien la situation et dites-moi si cela vaut vraiment la peine de m’affronter, sachant que de toute façon vous ne pouvez plus rien changer pour le mort, et que probablement votre futur seigneur a de plus ou moins près prémédité tout cela.
Alors des volontaires ?
Non. Personne ? Bon, je vais donc vous saluer et vous souhaitez une bonne journée… La mienne a été plutôt lucrative. Inutile de me raccompagner, je connais la sortie. … »
Comme je le disais précédemment, plus c’est gros, mieux cela passe…
Cela se déroula d’ailleurs presque comme il s’y attendait… Presque… Il y eut juste un jeune prétentieux qui tenta bien de l’arrêter pour laisser son nom dans l'Histoire… et il envoya ses hommes neutraliser l’elfe. Le commentaire de l’intéressé fut très bref.
« Cool, j’avais justement oublié de faire ma gymnastique matinale »
Deux lames de poignée glissèrent de ses manches et il se lança dans la foule. Il fut bientôt sur le premier garde dont il évita la lance avec la grâce d’un félin. D’un coup bien placé, il déforma l’articulation de la cuirasse de son adversaire de manière à bloquer le genou… Il continua en direction de la sortie, para un coup qui lui venait par-dessus, roula entre les jambes de son ennemi, plantant au passage ses armes dans les pieds avant de le déséquilibrer. Profitant de son élan, d’une contorsion, il se projeta de tout son poids les chaussures en avant sur la tête du suivant… Il neutralisa ainsi tous ceux qui passèrent à sa portée. Il atteignit la porte de la pièce qu’il referma derrière lui, à clef évidemment. Dont le trousseau avait été préalablement subtilisé au cadavre… Toujours prévoir au moins trois plans de sortie… Les chances pour qu’ils foirent tous étant finalement relativement faibles…
« Réflexion faite, ma gymnastique est généralement plus fatigante… »
Cependant, le fait qu’un régiment l’attendrait dans la cour du château n’était pas franchement au programme. Ce n’était pas tant le nombre qui l’inquiétait, mais plutôt l’éloignement. En effet, beaucoup de soldats étaient postés sur les remparts, donc inaccessibles, et ils étaient armés d’arcs et d’arbalètes. Avant qu’il ne les atteigne, il ressemblerait certainement à un porc-épic.
« Ça fait tout de même beaucoup »…
Son cerveau allait bientôt entrer en ébullition… S’appuyant sur la longue expérience des situations désespérées, des catastrophes et autres causes perdues, il tentait d’élaborer un plan pour se sortir avec le moins de casse possible aussi rapidement qu’il le pouvait. Car il se doutait bien que l’on ne lui laisserait pas le temps de la réflexion. Il sentait que le cours des choses lui échappait, mais il n’avait toujours pas réussi à ébaucher le début d’une esquisse de solution.
Soudain, frappé par l’incompréhension et la surprise, il interrompit le fil de ses idées. Derrière lui se tenait le sourire aux lèvres, la personne qui quelques instants plus tôt avait sa dague en guise de colonne vertébrale. Il n’avait pourtant jamais commis une erreur pareille… Il en restait abasourdi. Le nouveau venu prit la parole :
« Je vais me montrer magnanime, débutant. Va retrouver tes maîtres. Fais-leur savoir qu’il ne suffit pas d’envoyer un pauvre assassin pour m’abattre. Conseille-leur de se préparer à parer mes coups, car ma vengeance sera implacable… »
Kyo allait lui répondre que jamais il n’obéirait à quelqu’un contre son grès et qu’il préférait…
« Je t’offre une chance de repartir d’ici, reprit le noble d’un ton glacial, de pouvoir savourer un nouveau jour avec ton café imbuvable dans les mains… C’est une proposition que je ne ferai pas deux fois. »
Troublé, l’elfe ne répondit rien et quitta le château sous les huées…
Au détour du chemin, il entendit un harmonica, les mêmes notes qui lui avaient pourri la journée.
« — Je me doutais bien que tu étais derrière tous ce merdier.
— Gagné, lui répondit-elle avec un sourire espiègle. Comment as-tu trouvé mon petit tour de passe-passe ?
— Convaincant… J’espère pour toi que tu sauras être aussi convaincante que ton illusion, car je suis à deux doigts de t’expliquer ma façon de penser… »
Il fit craquer ses jointures.
« — Tu n’oserais pas t’en prendre à moi quand même. Après tout, ce n’est pas ma faute si tu t’es laissé surprendre…
— Continue dans cette lignée et tu risques de devoir devenir végétarienne et te mettre à la compote… Mais j’aimerais avant tout comprendre. Ce matin, tu viens me voir pour me demander d’annuler. Devant mon refus, tu donnes l’alerte. Et quand je suis à deux doigts de me faire arrêter, tu interviens pour me sortir du guêpier dans lequel tu m’as mis.
— Tu as résumé parfaitement les choses. À un détail près, cependant, et c’est là que réside tout mon génie. Ma mission n’a jamais été de protéger qui que ce soit. Au contraire, elle était de récupérer et de faire disparaitre un certain nombre de documents compromettants… Je t’avais prévenu, je suis flémarde donc j’ai préféré que quelqu’un d’autre fasse le sale boulot à ma place… J’aurais bien demandé à un autre de s'en charger. Comme cela, je n'aurai pas eu à me préoccuper de son sort et j’aurai fait d’une pierre deux coups. C’est dans l’ordre des choses que les voleurs finissent à la potence…
Mais comprends-moi : d’abord des malandrins en liberté, je n’en connais pas cinquante et en plus je dois bien te reconnaitre cela. Question efficacité, tu assures vraiment… Pendant que l’on te poursuivait, moi j’avais les mains libres et j’en ai profité pour faire ce que j’avais à faire. Tu comprends que dans ces conditions, je ne pouvais pas t’abandonner comme cela. »
À ces mots, Kyo s’avança vers elle l’air franchement contrarié, voire franchement menaçant. Elle recula :
« — Ça va, calme. Ne le prends pas comme cela. Je te propose un truc : on va dire que j’ai une dette envers toi et que le jour venu tu pourras me demander ce que tu veux… Hormis de sortir avec toi. Ça te va ? »
Il s’arrêta et il réfléchit :
« — Tu promets que le jour venu je pourrais te demander ce que je veux ? »
Elle réfléchit et d’une voix tremblotante, elle scella son destin.
« — Je t’en donne ma parole…
— J’adore la difficulté avec laquelle tu viens de prononcer ces simples mots. Cette façon de penser à toutes les conséquences de chaque lettre énoncée. J’aime cette sincérité et c’est pour cela que j’accepte ton contrat. Maintenant, je te propose de filer, car si tout n’était qu’illusions, il me semble que les parages ne resteront pas sûrs très longtemps. »
Sur le chemin du retour, elle ne pouvait s’empêcher de reconsidérer ce qu’elle venait de faire, de ressentir le poids de ces paroles. Déjà à l’époque, elle détestait devoir des choses… Mais jamais elle n’aurait pu imaginer qu’elle allait payer, cet élan de fainéantise, si cher…
Chapitre 2 : Une nuit ordinaire pour une histoire ordinaire
« Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit » Khalil Gibran.
Maintenant, il est temps que je vous mette en garde. Si, par hasard, vous cherchez un récit enjoué avec de gentils petits elfes, de grands soleils et des fins prospères à la charmante manière des Walt Disney et des autres contes qui vous font croire que la vie est belle, qu’il suffit de travailler et de le désirer pour que les souhaits se concrétisent, que les gentils triomphent toujours des méchants, dans ces conditions, je pense qu'il y a une erreur. Je ne veux pas que vous vous fourvoyiez et que vous soyez déçus par la suite.
Ce que je propose de vous relater n’est pas le souvenir d'existences heureuses. C’est une histoire vraie, de personnes réelles avec leurs joies, leurs moments de bonheur, mais aussi leurs pleurs, leurs doutes et leurs cicatrices. Ainsi, si tel est le cas, je vous suggère de passer votre chemin, de refermer ce livre et d'aller prendre l'air si cela n’est pas ce à quoi vous aspirez. Vous pouvez également, commencer un autre ouvrage. Il existe beaucoup de bons romans à lire, de films à voir, et d’expériences à vivre. Mais si d’aventure vous aimez les vies sincères, dans la plus pure tradition des légendes arthuriennes, où les protagonistes défendent au mépris de toutes considérations les vraies valeurs que sont l’amitié, l'honneur, le respect et l’abnégation, alors la suite pourra éventuellement vous intéresser.
Cependant, ne regrettez rien, si vous vous résolvez à continuer. À tout moment, rappelez-vous que vous pouvez constamment refermer ce bouquin pour lui imaginer une fin heureuse et digne des héros qui le peuplent. Mais si votre décision est de poursuivre la lecture, surtout, ne m’en veuillez pas et ne me jugez pas. Je ne fais que mon triste devoir de mémoire. Je ne fais que retracer leurs aventures telles qu’elles se sont déroulées… En aucun cas telles que j’aurais souhaité qu’elles se déroulent. Aussi, je vous aurais prévenu et cela restera votre choix…
The Unfortunate Tales, the story so far…
Comme toutes les créations humaines, cette histoire se passe dans un monde où la survie était un combat de tous les instants, avec des sociétés toujours plus proches de l’extinction. En ces temps oubliés de tous, perdus dans les rêves de chacun, la péninsule de Tri Kazel sortait d'une douloureuse épreuve : la guerre du Temple. Elle était loin la belle époque où la grande alliance des peuples avait soudé les habitants des trois royaumes entre eux contre un adversaire commun. Pour affronter le dernier Aergewin, c’est-à-dire l’invasion coordonnée de féondas, il avait fallu s’unir, ou bien se résoudre à périr. Les féondas étaient des créatures courantes en Tri Kazel autant que le rat dans notre monde. En revanche, ils n’ont rien à envier avec ces sympathiques porteurs de peste. C’était des êtres non moins dangereux que cruels. Aussi loin que les souvenirs permettent de remonter, ils avaient toujours été présents et ils représentaient une menace éternelle pour l’humanité. Leur nom en langue ancienne signifiait seulement et naïvement « L’ennemi ». Ils pouvaient prendre des apparences diverses : tantôt comme des bêtes ou des plantes qui auraient subi des transformations anormales, tantôt comme de vagues revenants décharnés échappés d’outre-tombe, tantôt comme des monstres simplement. Nul ne connaissait d’où ils venaient ni en quoi consistaient leurs buts ou leurs aspirations. Ces créatures constituaient juste une menace, latente et fourbe, à toutes formes de civilisation, humaines ou pas… Mais ceci n’est rien comparé à l’ampleur d’un Aergewin. Aussi soudainement que régulièrement, un beau jour – enfin, plutôt un jour funeste pour de nombreuses existences —, on ne savait pourquoi, ces horreurs sortaient de leurs antres et se regroupaient. Elles se lançaient alors dans une conquête détruisant tout sur leurs passages telle la purge sanglante des marées des Ômus de la Vallée du Vent.
Cela était survenu pour la dernière fois il y a moins de deux cents ans. De cette menace absolue, une union sacrée mais fragile était née. Pour que cela fonctionne, les trois royaumes avaient, plus par nécessité que par envie, dû mettre de côté leurs différends et s’entendre. Le puissant de Taol Kaer, le plus vaste des trois, le plus occidental de la péninsule, mais aussi le plus traditionaliste de tous. Là-bas, les habitants vivaient encore en harmonie avec la nature et ses esprits. Les Demorthèn , des sortes de druide, assuraient la transition entre le mystique et la population. Le Pieu de Gwidre, empire nordique d’un peuple fort et robuste, dont la tolérance du clergé de leur temple aurait pu donner des leçons à la terrible Inquisition dans ses heures les plus sombres et les plus sanglantes. Enfin, les farfelus de Reizh, ce royaume constitutionnel dont les progrès scientifiques et les recherches en tous genres, les rendaient aux yeux des autres aussi incompréhensibles que dangereux. Tous avaient dû mettre leurs rancœurs de côté et faire front. La bataille avait été rude, et grandes furent les pertes. Beaucoup ne virent jamais le jour se lever. Mais la victoire les attendait au bout de chemin. C’est alors que Gwidre dont le territoire avait été plutôt épargné et qui sortait donc vainqueur de la confrontation, décida que c’était la bonne occasion pour « apporter la bonne nouvelle » à tous les habitants de la péninsule… La guerre du Temple, c’est ainsi que l’Histoire l’a nommée, était née. Elle ne devait pas avoir de gagnant et n’apporta aucun soulagement à la population. Mais elle laissa les trois royaumes exsangues, au bord de l’implosion. Le moindre grain de sable dans la machine du temps pouvait à tout moment la faire déraper et reléguer les hommes au rang de souvenirs. La civilisation s’était repliée sur elle-même. Dans les villes, les seuls lieux sûrs face à la menace féonde, la famine et la corruption régnaient en maitre, tandis que la campagne était le domaine de l’insécurité.
Hélas, il faut croire que c’est notre mode de fonctionnement... Visiter notre partie la plus sombre et la plus animale pour avancer sur le chemin de l’humanisme. Car c’est en cette période de trouble absolu qu’est née une nouvelle espérance à travers l’émergence des Saigneurs… Ce n’était au départ qu’un groupe hétéroclite de mercenaires à louer au plus offrant que le royaume de Taol Kaer avait engagé pour contrer les féondas puis les armées de Guildre. Ils accomplirent leur mission au-delà de leur devoir, et bien des fois ils menèrent leurs troupes à la victoire alors que tout était contre eux. Que pas une seule lueur d’espoir de succès n’était pas ne serait-ce qu’imaginable… Même pas concevable.... Peu à peu ils devinrent plus que commandants, ils s'établirent aux yeux des autres comme des leadeurs, des inspirateurs… Ce groupe était composé de la belle et fourbe Andarielle, voleuse de son état, du primaire Glutt, belliciste colossal osag, du sombre chevalier lame Defleur et de la mystérieuse Duliéna, sorcière maitrisant une magie unique et disparue depuis des âges immémoriaux…
A la fin de la guerre du Temple, ils décidèrent d’entamer une titanesque conquête d’unification des royaumes... Ce fut une entreprise incroyable et grandiose. Les hauts faits qui s'y déroulèrent inspirèrent des générations de bardes et cela demeurera le cas pour encore très longtemps...
Cependant, comme toujours, ce fut dans le sang que les fondations de la paix se bâtirent.
Toutefois, ce n’était pas la domination que ces héros recherchaient. Peut-être qu'il ne recherchait même pas la gloire et encore moins la richesse. Ils aspiraient seulement l’aventure et avaient la volonté farouche d’édifier un monde dans lequel leurs enfants posséderaient quelques chances de vivre heureux, sans avoir à connaitre la peur et les souffrances qu’ils avaient dû surmonter. Un cadeau qu’ils pourraient à leur tour léguer à leur descendance.
Et si personne ne saura jamais où est le vrai du faux dans les méthodes qui furent employées pendant cette conquête, les événements ne débouchèrent pas sur une tyrannie ultime. Au contraire, elle prit la forme d’une sorte de structure fédérale où les anciens dirigeants continuèrent à administrer leurs pays comme avant, le pouvoir impérial s’occupant de la défense des territoires et de l’extinction des foyers de conflits internes. Andarrielle se donna le titre d’impératrice et établit sa capitale dans la nouvelle ville de Tharbad situé allégoriquement au pied de l'antique Aelwyd Saogh. En effet cette cité crée par les frères fondateurs des trois royaumes et abandonnée depuis, constitue encore dans l’esprit de beaucoup le symbole de la lointaine unité et de l’alliance des peuples… Les Saigneurs repartirent en campagne là où l’on avait besoin d’eux tandis que les différents organes du gouvernement, dont le puissant Bureau Saigneurial d’Investigation, se chargèrent d’installer une paix durable entre les rivalités ancestrales de la péninsule.
Ainsi, aux prémices, avec le cours des saisons et les efforts, la cicatrisation des plaies s’amorçait.
(Texte de la chanson "Ordinary Story de In flames")
Il est dit que tout commença le soir où l’on put entendre au bout des terres de Tri Kazel le chant féérique des C'magoth monter du fin fond des ténèbres en plein cœur d'une sombre nuit de tourments.
Par cette fraiche soirée de printemps, la lune était déjà haute. Elle contemplait depuis les cieux l’absurdité du monde et des hommes. Traitre comme à son habitude, cette nuit-là ne valait guère mieux qu’une de ces nuits d’hivers où l’on ne distingue pas un fanal à quatre pas. Au large, le vent soufflait en rafale, entrainant les tourbillons des déferlantes qui se cassaient sur plusieurs mètres de haut. Il ne faisait pas bon d’être dehors. Seules la nécessité ou la folie pouvaient constituer des raisons admissibles pour ne pas être à l’abri loin des griffes de cette tempête. Cependant, malgré sa violence, elle n’avait pu chasser la brume qui ne s’était pas levée de la journée et qui depuis quelques jours déjà figeait l’horizon. Telle la matérialisation de l’incertitude générale qui régnait encore sur ce bas monde, le brouillard enfermait jusqu’au paysage dans l’inconnu et le doute... Qu’allait-il sortir de cette ambiguïté ? Qu’est-ce qui pouvait se préparer, là-bas, au-delà du champ de vision ? La pluie n’avait cessé de tomber que pendant quelques brèves accalmies. Pas une constellation dans le ciel ne surveillait ce coin de terre. Même l’astre, pourtant proche de sa plénitude, ne se laissait distinguer de l’ombre qu’à travers un vague halo de lumière.
Au pied de la falaise, environ trente mètres en contrebas, les brisants se fracassaient dans un bouillonnement d’écume blanche avec un vacarme assourdissant et puissant.
En bas de l'à-pic, l’assise des roches se découvrait régulièrement permettant à de gigantesques cataractes de s'écouler. De temps en temps, le sommet disparaissait totalement dans d'immenses gerbes dont les milliards de gouttelettes scintillaient en retombant tel un amas de poussière d’étoiles.
Dans sa lutte avec les forces telluriques, c’était la mer qui un jour devait l’emporter. C’était inéluctable et c’était avec des assauts comme ceux-là qu’elle gagnerait la bataille. Quelques mouettes au vol saccadé et immobile tentaient vainement de remonter les risées. Pourtant, entre deux offensives des lames, il s’élevait une douce mélodie dont le son envoutant contrastait considérablement avec la violence des éléments. Au milieu de ce désert, égaré dans les lavandes et les herbes basses, un air de musique se diffusait depuis les profondeurs de la nuit. Il s’échappait d’un violon, une symphonie pénétrante, lente et mélancolique. Une silhouette fantomatique se trouvait en cet endroit et manipulait l’archet avec virtuosité.
Perdue dans sa chanson, elle ne prenait pas garde à la bourrasque qui lui fouettait le visage. Bravant la tempête, elle s’accordait rituellement son instant de plaisir en jouant au-dessus des flots, comme une communion quotidienne.
Le morceau s’acheva. Elle ouvrit les yeux et contempla l’horizon. Son regard se fixa avec difficulté… De toute façon, il n’y avait rien à voir, juste un tourbillon mouvant de gris de blanc et de noir à perte de vue. La seule couleur qu’elle pouvait distinguer était le roux de ses cheveux qui virevoltaient partout autour d’elle, telles des marionnettes dans la main d’Adhar, le facétieux esprit de l’air. Elle allait reprendre sur un tempo plus rapide, lorsque quelque chose attira son attention : une faible lueur évanescente et intermittente semblait par moment apparaitre. On aurait dit qu’elle luttait pour exister dans toute cette immensité torturée.
« — Je crois que certains se préparent une mauvaise nuit ».
Au loin, les lumières caractéristiques des feux de route d’un navire avaient surgi.
Elle s’était adressée à quelqu’un qui se trouvait à quelques mètres d’elle. Cependant, elle avait dû hurler pour se faire entendre. L’homme qui se tenait à ses côtés, assis sur un gros rocher en surplomb au-dessus du vide, observait avec attention le va-et-vient brutal de la mer.
Il était grand, athlétique sans être baraqué, certainement plus vieux qu’elle, dans ce que l’on nomme la force de l'âge. Ses longs cheveux flottaient dans le vent, ainsi que son abondante barbe qu’il arborait fièrement, séparée en deux fines tresses qui lui descendaient sur la poitrine. Dans la nuit, ce visage et cet être que l’on aurait facilement pu confondre avec quelques entités démoniaques avaient de quoi faire peur… Cependant, après un moment d’observation, toutes appréhensions se seraient dissipées. Ce n’était pas la violence qui s’échappait de sa personne , mais plutôt le contraire. Il avait la placidité et l’assurance de ceux qui ont suffisamment de vécu pour savoir que rien ne pourrait le couler. Il avait la sagesse et la sérénité de ceux qui n’ont rien à craindre, qui possèdent intrinsèquement la certitude que rien ne peut les atteindre et que quoi qu’il arrive, ils pourront protéger les autres et ceux qui leur sont chers. Il était là et le serait pour toujours.
Ses yeux, brillant d’intelligence distinguaient probablement des paysages fantastiques, tant il avait été emporté par le refrain enivrant que jouait son amie. Sa nature onirique avait encore dû prendre le pas sur sa réalité. Il se passa quelques instants avant qu'il songeât à lui répondre :
« — Ça, tu peux le dire.
— Ce qui est agréable avec toi c'est que tu fais un excellent auditoire... Calme, passionné, critique, avec juste une dose d'attention, tu serais parfait.
— Mais je suis parfait. Et puis, moque-toi, mais je mets au défi quiconque de rester insensible devant ton chant envoutant de douce sirène. Ulysse en personne y aurait succombé. »
S’il en avait eu le temps, il lui aurait dispensé son plus beau sourire, mais il disparut soudainement. Il venait d’avaler un paquet de mer qui, plus fort que les autres, était monté jusqu’à lui profitant de son moment d’inattention. Légèrement trempé, il tenta d’essorer ses vêtements sans grands espoirs. Il continua :
« En tout cas, moi, je n’aimerais pas être en mer avec la tempête qui se prépare. C’est déjà dangereux ici, alors je ne te dis pas ce que cela doit donner trente mètres plus bas. D’autant plus que le détroit entre le cap des Adieux et les iles des Epavière n’est pas connu pour être un des passages les plus calmes qu’il fut. Même par un temps de demoiselle, parvenir à bon port est plutôt sportif. Je crois qu’il faut avoir un sérieux problème personnel à régler pour tenter de le franchir par un temps pareil de nuit et avec un vent contraire. Ou être particulièrement incompétent et être marin comme moi je suis boulanger…
— Il y a peut-être de cela. Ou peut-être qu’ils n’ont pas eu le choix, j’ai entendu dire que la saison de pêche était particulièrement mauvaise cette année. Ils ont peut-être tiré un peu trop loin dans l’ouest et n’ont pu revenir à temps.
— Dans ce cas, il ferait mieux de virer et de tenir le large pour la nuit. Avec la marée, les courants dans le bouillon doivent être infernaux. S’il ne touche pas un haut fond, ce sera un véritable miracle. Si tu veux mon avis ce soir, les esprits des houges vont recevoir leurs tributs funestes.
— Alors je leur dédis cette prière. C’est tout ce que je peux faire… »
Elle entreprit un nouveau morceau avec encore plus d’entrain, de profondeur et d’âme. Comme à son habitude, tous les jours depuis qu'elle avait jeté son sac à terre, en fin de journée, elle venait là. Elle avait profité d’un rare moment de « beau » temps que le ciel lui avait accordé pour s'abandonner dans la fureur céleste et la tranquillité de cette fin du monde. C'était des jours comme celui-là qu'elle préférait : Sombres, froids, venteux, où tels les lutins de la mythologie, elle se plaisait à imaginer que son chant conjurait les éléments... Ce déchainement de forces primaires avait l’avantage de la calmer, de mettre un terme, aussi fugace qu'il fût, à la tourmente perpétuelle qui régnait dans sa tête. Face à cette puissance, elle n’était rien, et elle aimait cette idée.
La nuit était maintenant totalement tombée, et la bise fraîchissait encore emportant de plus en plus souvent des morceaux de mer sur le sommet de la falaise. La température déjà basse avait continué à chuter. Il fallait rentrer avant d’être totalement trempé. La chanson étant finie, il n’y avait de toute façon plus rien à faire, ni aucune raison de rester…
Elle rangea délicatement son instrument.
« — On rentre, Is ?
— On rentre. Je suis transi. Il est temps de regagner la ruine qui te sert de maison »
Elle jeta un dernier coup d’œil à l'infini qui s'étendait devant elle, se leva et prit la direction de sa masure. Clopinant sur le sentier à travers la végétation basse et odorante, elle s'enivrait de cette senteur, mélange caractéristique de terres et de mers qui réveillait en elle à chaque fois de doux souvenirs obsolètes. De temps en temps, elle titubait victime sous ce clair de lune de quelques fourbes aspérités de la roche.
« Il faut autant de travail pour écrire un mauvais livre qu'un bon. Il sort avec la même sincérité de l'âme de l'auteur. Aldous Huxley"
Bien rares sont les ouvrages qui ne commencent pas par des remerciements. Cela m’a toujours intrigué, car un livre est le fruit d’un travail. Pour l’écrire, l’auteur a dû passer des journées, des semaines voire des mêmes années, assis devant son bureau, son ordinateur ou bien peut-être, pour les plus nostalgiques derrière leurs machines, à réfléchir, à imaginer, à construire, et très certainement à douter et à souffrir, pour nous présenter sa création…
Et il nous remercie… J’ai souvent pensé que c’était plutôt à nous de le remercier pour le moment d’évasion qu’il nous apportait, pour la réflexion qu’il créait en nous ou pour toutes les autres raisons qui nous ont poussées à acheter son ouvrage
Je crois que maintenant, j’ai peut-être une piste pour répondre cette interrogation… Bien plus qu’à ses lecteurs, ces remerciements s’adressent à tous les gens qui lui ont permis d’élaborer l’œuvre qu'il nous propose. À ceux qui lui ont donné envie d’écrire, à ceux qui l’ont inspiré…
Car si l'on peut créer quelque chose de beau uniquement pour soi, on ne peut créer qu’à partir de soi…
En vue de dissiper d’éventuelles méprises je précise quelques points : non, je ne suis pas l'auteur des principales idées qui servent de trame à mon histoire, mais simplement du collage... Oui, le nombre de références est si conséquent que l’on a plus affaire à de la fanfiction qu’à de la littérature traditionnelle.
Mais, je crois que j’ai entendu quelques parts, que « les bouquins, c'est toujours mieux de les pomper, que de ne pas les écrire »...
Donc, si en lisant la suite vous pensez que cela ressemble :
• À l’univers de Tolkien…
• À la géographie, à l’univers du jeu de rôle les « Ombres d’Esteren ».
• À l’ambiance du jeu « Dragon Age. »
• Tiens, ça c’est une citation de Kaamelott, de Reflets d’Acide, du Survivaure, de Nalheubeuk et des autres...
• Tiens, les réactions des personnages ressemblent à celle d’Edward Elric de Full Metal Achimist…
• Tiens, je crois que j’ai déjà vu ce monstre dans la série Docteur WHO…
Eh bien, c’est normal, car c’est effectivement le cas… (Et que par ailleurs, on a des références très similaires)
J’ai bien failli commencer cet ouvrage par la citation suivante d’Alphonse Karr
« Ecrire est le seul métier avec la politique qu'on ose faire sans l'avoir appris ».
Par cette phrase j’espérais inciter le lecteur à faire preuve d’empathie car c’est la première fois que je me lance dans une telle aventure. Mais finalement, cela n’a pas de sens. Je n’ai pas d’autre prétention que celle d’espérer vous faire passer un agréable moment, que vous prendrez autant de plaisir à le lire que moi à l’écrire. Ainsi, si c’est mauvais je préfère le savoir.
Je te remercie de lire cette histoire, toi qui certainement ne le fais que pour me faire plaisir…
Enfin, regrettant de ne pouvoir écrire à mes enfants… ou en l’espérant
PS : Pourquoi un « Conte Malheureux » ? La vérité est que c’est le titre du blog de Fanny. (La sœur d’un copain décédé) C’est donc un hommage. Comme dit plus haut même l’intitulé, n'est pas de moi. Ceci dit, avec toutes les versions qui ont vu le jour, je ne sais plus si c’est encore un conte, mais je suis sûr que c’est dans la tristesse qu’il est né.
Bon voyage…
Chapitre 1 : Jeux de dupes
« Il est des discours que l’on ne devrait jamais tenir, des promesses que l’on ne devrait jamais faire » Yann de Kemeur, dit l’Épervier.
Le matin étendait son ombre sanglante au-dessus des toits sombres de la civilisation. Enfin, le soleil daignait se montrer par-dessus une terre lavée en profondeur de toutes ces horreurs. Depuis des semaines en effet, il n’avait cessé de pleuvoir… Et même si cela ne représentait pas en soi un fait exceptionnel pour cette fin d’été, chacun regardait le futur ciel bleu comme une sorte de délivrance. On allait pouvoir travailler au sec et les champs n'en seraient que plus faciles à préparer.
C’était dans cet état d’esprit où se mélangeait la fraîcheur naïve d’une nouvelle journée, et l’espoir candide des possibilités qu’elle annonçait qu’un homme accoudé au comptoir d’une auberge sans charme de Tharbad finissait de se réveiller…
Il était grand et svelte. Il avait un port noble et cependant il préférait rester noyé dans la pénombre. Il ne regardait rien et pourtant, pas une mouche n’aurait pu traverser la vaste salle sans qu’il s’en aperçoive. Il tenait un bol dans ses mains. Une douce fumée voluptueuse s’en échappait et venait lui titiller les narines. Il en absorbait la chaleur comme un lézard sur sa pierre au soleil. Délicatement, lentement… Il en savourait chaque goutte, une par une. D'ailleurs, il n'en aurait pas pu en être autrement. Le descendre cul sec, étant donné la température du liquide, était tout simplement inenvisageable. Aussi, il prenait le temps d’apprécier chaque instant de son réveil. C’était sa spécialité : un café noir et fort, deux clous de girofle, un peu de cannelle et quelques bouchons de son rhum vieux, dont il gardait toujours une petite flasque sur lui tant cet alcool était rare et précieux. C’était la particularité des matins studieux, de ceux qui nécessitaient une préparation subtile… Bien qu’il n’appartienne pas à cette classe de gens qui se levaient aux aurores avant d'effectuer une tâche capitale, il ressentait néanmoins le besoin de sacrifier à la tradition. Aussi, en raison de son caractère flegmatique et tempéré, il avait arrangé les coutumes à sa sauce.
Comme rien n’est éternel, il eût bientôt fini sa tasse… La journée pouvait donc commencer. Il paya sa note et sortit de la taverne. Le soleil lui inonda le regard. Il ajusta sa capuche… et s’aventura dans les rues. Il fut saisi par un petit vent froid qui s'engouffrant sous ses vêtements, lui gela le sang jusqu'au bout des oreilles. Cependant, il n’en avait cure. Pour tout dire, cela l'arrangeait même... Le monde tourne moins vite lorsqu'il est figé par la glace. La plupart des gens préfèrent rester chez eux... Ceux qui peuvent s’en payer le luxe en tout cas... Et ses cibles, comme ses ennemis d’ailleurs, faisaient partie de cette classe de personnes. Il savait donc où les trouver... Il regretta juste que la cohue de marchands, ces hommes de simples conditions, ne puisse en faire de même. En dépit de son envie préserver sa tranquillité, il devait affronter la foule. Car malgré l’heure précoce, les ruelles étaient déjà noires de monde. Il souffla et, en vue de se donner du cœur à l’ouvrage, pensa à la bonne soirée qui l'attendait. Une marque de contentement s’esquissa sur son visage. Il s’enfonça alors dans le brouhaha habituel des artères commerçantes et agitées. Il avançait lentement en analysant constamment son environnement, autant par habitude que par nécessité. Après quelques pas, il perçut rapidement qu’un son parmi tous ceux qui lui parvenaient n’était pas normal.
Dans les limbes de son esprit, la connexion ne se fit pas immédiatement… Quel étaient ces notes…
« Si fa si do re mi do re la … si do re do si la… si do re do si fa la… si do mi la si do re do si … » (Kajiura Yuki, OST Noir, Thème Chloé, 2001)
Il n’eut pas besoin de réfléchir pour savoir ce qu’il signifiait : des problèmes en perspective. Il avait systématiquement entendu cette mélodie avant toutes les catastrophes qui lui était arrivées durant ses longues pérégrinations.
Il était de cette catégorie d’homme à rester stoïque en toute circonstance, toujours maître de ses émotions et de ses réactions. Et ce n’était certainement pas la lenteur et la douceur de ces quelques notes qui pouvait justifier une telle réaction en lui. Et pourtant, un frisson lui parcourut l’ensemble de la colonne vertébrale, remontant jusque dans son cou.
Vous savez ce genre de sensations que l’on éprouve au moment où l’on nous annonce une catastrophe, de celles qui vous font dire que vous auriez préféré être sourd… Par exemple quand on apprend la perte d’un être cher… Si vous avez déjà connu cette situation, dans ce cas vous pouvez imaginer dans quel état d’esprit il se trouvait. Et si vous ne l’avez pas connu alors tant mieux pour vous et je n’essayerais pas de vous dépeindre son ressentit. D’abord, je n’y arriverais pas, car les mots demeurent impuissants devant un tel désespoir et ensuite cela ne servirait rien. Je souhaite de tout mon cœur que cela continue…
Cette mélodie avait frappé à la porte de sa conscience aussi surement que la faucheuse nous emportera un jour.
C’était un mauvais présage. Un corbeau passa… Il la remarqua immédiatement, appuyée sur un mur à quelques pas de l’échoppe qu’il venait de quitter… Il s’approcha d’elle, elle rangea son harmonica…
« — Tu es bien matinale aujourd’hui, Amnè. Tu es tombée du lit ? »
Elle le regarda, sans le saluer d’un air récriminateur, mais elle lui répondit :
« — Kyo, je n’ai pas de lit, et tu le sais pertinemment. Eh oui, j’ai dû me lever tôt ce matin. Et ce n’est pas dans mes habitudes. Et je n’aime toujours pas ça. Mais, que veux-tu, à cause de certains individus louches, je suis obligée de bosser, sept jours sur sept, dimanche et jours bénis inclus… Tu vois de qui je veux parler par individu louche…
— Toujours de bonne humeur au saut du lit, à ce que je vois. Systématiquement, te croiser est un régal pour le moral et entamer sa journée du bon pied. Quand, évidemment, on a survécu à la crise cardiaque que provoque la vision de ta tête et d’éclairs dans ton regard. Mais j’en conclus que si l’on se rencontre en ces lieux c’est qu’il y a au moins une bonne nouvelle : tu as dû obtenir ton avancement tant attendu…
— Tout à fait, je suis officiellement devenue, et ce pour ma plus grande joie, major après du Bureau Seigneurial d’Investigation. “Au service du peuple pour la défense de l’empire, de la veuve et de l’orphelin”. Tu parles d’une devise à la noix. Au service des autres, c’est un concept auquel j’adhère bien. Mais de là, à me retrouver à me lever avec les poules et compter les clous de la porte, en attendant qu’un clampin lambda daigne montrer son visage, il y a tout un gouffre. Si tu veux mon avis, ce n’était surement pas dans le contrat initial, ou alors je n’ai pas dû le lire jusqu’au bout… Tout cela dans l’espoir insensé d’empêcher les gens de se taper dessus et les autres nuisibles dans ton genre de se la couler douce.
— Nuisible… tu y vas fort, je rends quand même quelques services à certaines personnes. Je t'accorde que c’est souvent au détriment d’autres. Après tout si tu n’es pas contente, pourquoi t’es-tu engagée ?
— Il y a des jours comme aujourd’hui où je me le demande encore... Crois-moi ou pas, mais, si j’avais su qu’à cause de cela je me retrouve obligée d’affronter cette invention satanique, cet outil de torture qu’est le réveil… J’aurai vraiment réfléchi à deux fois. Enfin tenté de réfléchir au moins… Je te jure que si j’ai ne serait-ce qu’une seule fois l’occasion d'attraper le con qui a inventé ce truc, je préfère ne pas te raconter ce que je lui ferai subir pour ne pas heurter ta sensibilité… »
Il l’imagina en train de torturer ce pauvre homme. Il sourit intérieurement en pensant à la tête que faisait généralement la jeune fille en se levant le matin. Cela se passait de tout commentaire. Réflexion faite, si cela arrivait un jour, ce ne serait qu’un juste retour des choses…
« — Je te paye un café ? Je viens de découvrir un bon troquet...
— Non merci. Timeo Danaos et dona ferentes…
— Tout de suite, ce n’est qu’un verre entre amis. Rien de plus. Ce n’est pas dans ton style de jouer à la mijaurée. Et puis d’abord, depuis quand, toi, tu refuses un verre ? Allez, permets-moi d'insister. Une promotion pareille cela se fête obligatoirement, ce que tu n’as certainement pas dû avoir le temps de faire.
— Où as-tu bien pu pêcher l'idée qu'on était ami ? »
Il souffla longuement. Mais sans rien ajouter, il la prit par la main et d’une poigne ferme, il l'entraina dans la salle qu'il venait de quitter quelques instants plus tôt. Il entra en criant :
« — Patron, la même chose et en double. »
Ils s'accoudèrent au comptoir, devant deux belles tasses bien chaudes... Lorsqu'elle y trempa ses lèvres, elle ne put s'empêcher de faire une horrible grimace :
« — pas étonnant que tu restes seul, si tu n'offres que cette chose amère à tes conquêtes.
— Et moi qui pensais t'attendrir... M'enfin, quelque chose me dit que de toute façon, tu n'es pas si matinale pour mes beaux yeux…
— Je reconnais bien là ta perspicacité. Ceci, d’autant plus qu’ils sont tout à fait banals, tes yeux.
— Moi aussi je t’aime, planche à pain.
— En tout cas, toi, tu es de bonne humeur… C’est peut-être la perspective de toucher prochainement une belle récompense qui te met dans cet état. Me tromperai-je ?
— Je ne vois pas du tout ce que tu veux insinuer…
— Allons s’il te plait, ne m’insulte pas. On a partagé trop de choses pour jouer à ce petit jeu… Il parait qu’on reconnait la grandeur d’un homme à la considération qu’il porte à ses ennemis.
— Sauf que je ne suis pas un homme. Je suis un elfe, Madame, et cela change tout.
— Certes. Mais comme tu le disais si judicieusement, ce n’est pas pour tes beaux yeux que je t’attendais dehors à sept heures du matin.
— Tu as oublié de dire que tu réveillais tout le monde avec ta chanson. En plus, un morceau qui se nomme Lullaby, cela ne devrait pas se jouer de bonne heure.
— Là, tu as tort. Pour un réveil en douceur, pas comme ceux qui te mettent en rogne avant même d’avoir pris ta douche, cela passe très bien. D'autre part, comme je suis plutôt petite, j'avais peur que tu ne me remarques pas. C'était quand même plus discret qu'une boule de feu...
— La demi-mesure, cela t'inspire quelque chose ?
— Pas la moindre. En même temps, je débute en tant que musicienne...
— En tant qu’humoriste aussi, apparemment…
— Mais trêve de mauvaises plaisanteries. Comme tu viens si bien de le faire remarquer, je ne me suis pas déplacée pour le plaisir. Je vais donc d’être constructive et l'on va arrêter la langue de bois. Je serai laconique afin que ton petit cerveau enregistre bien. Je suis là pour te demander en tant que camarade d'infortune de renoncer à ton prochain contrat. Au moins jusqu'à ce que l'on me nomme à un autre poste. Tu comprends bien que cela ferait plutôt tache si le noble que je suis censé protéger venait à trépasser alors que je viens juste de prendre mes fonctions.
— C’est sûr, c’est dur. Tant de travail pour être finalement virée aussi vite…
— Tout à fait d’accord. Comme en plus, je n'ai pas vraiment envie de jouer au chat et à la souris avec toi, j'aimerais bien trouver une solution diplomatique au problème qui nous occupe. Tu le sais bien, je suis toujours partisane du moindre effort. Alors je tente ma chance sachant pertinemment que si les négociations venaient à échouer, il serait de mon devoir de te mettre hors d’état de nuire. »
En entendant ces mots, il faillit bien s’étouffer… Son café visita ses sinus. Ils étaient bien dégagés et n’avaient en aucun cas besoin d’un ramonage.
« — NON !!! Sans blague… Et tu es combien dans ta robe ? Tu crois vraiment pouvoir m’arrêter ? Sincèrement, je te conseille de retourner te coucher. Lorsque tu n’as pas tes douze heures de sommeil, tu as des idées complètement loufoques. Sans parler du fait que j’ai une réputation à soutenir. Avec moi, tu connais ma devise, un contrat conclu est un contrat rempli… Je ne vais pas abandonner mon honneur juste pour tes beaux yeux qui sont d’ailleurs tout à fait banals… Et TOC. Cependant, je sais me montrer ouvert. Comme tout en ce bas monde, tout n'est qu'une histoire de prix…
— Tu es au courant que je suis toujours fauchée…
— Si tu ne gâtais pas tes enfants comme ça, je suis sûr que tu ne serais pas autant sur la paille… Et puis l’empire est riche, ils ne t’ont pas donné la bourse avec ton titre ?
— Premièrement, à chacun son point faible… Et, secondo, me connaissant, mes supérieurs n’ont pas osé me confier de responsabilités financières. Ils avaient peur que l’on coure à la ruine en moins de deux mois… En tout cas, cela ne me coutait rien d’essayer et je t’aurai prévenu… Merci quand même pour le café. Tu as raison avec le temps, il en devient même savoureux… Bonne journée et malheureusement… À tout à l’heure. »
Elle s’éclipsa et disparut dans la ruelle.
Lorsqu’il ressortit du bar, bizarrement, la journée n’avait plus du tout la même saveur… Non que la perspective d’affronter son « amie » ne l’embarrasse plus que cela, mais c’était déjà assez fatigant comme cela. Inutile d’en rajouter. Il avait toujours su être professionnel et faire la part des choses. Ce ne serait pas la première fois qu’ils s’opposaient. Et jusqu’à présent, elle avait démontré qu’elle n’était pas totalement à la hauteur. En revanche, quand il s’agissait d’empêcher les gens de tourner en rond, il lui reconnaissait une extrême compétence. Pour ce genre d'opération, on pouvait lui faire confiance… Elle faisait preuve d'une imagination débordante. Finalement, il allait peut-être devoir le mériter son salaire… exorbitant. Mais cela représentait aussi l’une des raisons pour lesquelles on faisait appel à lui : lorsqu’une affaire ne devait pas foirer ou qu’elle devait être conclue dans le feutré. Des services d'une telle nature, forcément cela se monnaye… D’autant plus qu’il ne respectait que trois règles : pas de noms, pas de précisions, uniquement une cible. Pour l’abattre, il préférait ne pas savoir que tel ou tel tyran était un père exemplaire, que tel ou tel trafiquant était par ailleurs un fervent défenseur des orphelins. Il se voyait comme le bras armé de la justice. Juger, cela n’entrait pas dans ces attributions. Lui, il devait seulement faire appliquer les sentences. À ses yeux, c’était devenu presque un problème mathématique. Supprimer une existence pour en sauver d’autres… Le manichéisme des êtres humains demeurait pour lui, l’une des plus grandes énigmes du genre. Et l’une de ces plus grandes sources de fascination et d’inspiration… Mais ce métier pimentait son quotidien et cette façon de penser lui simplifier la tâche. Ce qui n'était pas plus mal, après tout.
Cependant, il ne fallait tout de même pas abuser et risquer sa vie au-delà du stricte nécessaire. Inutile de corser le jeu encore davantage… La difficulté, il aimait cela. Mais depuis qu’il la côtoyait — une association pour le moins improbable, une apprentie justicière et un assassin renommé — s’il y avait bien une chose sur laquelle elle excellait, c’était de faire foirer ses plans. Si, le B.S.I. avait été mis sur le coup ; il n’existait qu’une seule alternative : il fallait qu’il la prenne de vitesse. Il avait prévu d'opérer durant la soirée, car il aimait bien oeuvrer en heures supplémentaires, et qu’en digne elfe, il possédait quelques affinités avec l'obscurité, mais rien ne l’empêchait d’agir tout de suite. Le temps qu’elle se présente, qu’elle fournisse ses autorisations, qu’elle s’organise, etc., il aurait déjà tout terminé depuis belle lurette, sans autres formalités. Dans certains cas, la lenteur de l’administration comportait un côté agréable et appréciable... Maintenant, il n'y avait plus rien à ajouter : au travail.
Il se mit immédiatement à l’ouvrage, et un moment plus tard, il arrivait au pied du château.
La manière dont les choses se produisirent ensuite n’était pas dans ses habitudes. Ce fut même certainement la seule et unique fois dans sa carrière que l’enchainement des événements ne se déroula pas, mais alors, pas du tout, comme il l’avait envisagé. Dès le départ, il s’était fourvoyé. Il avait commis l’erreur, fatale, de sous-estimer son adversaire. Heureusement, pour lui, il s’en aperçut bien vite…
En arrivant au château, il avait décidé d’employer sa fidèle technique favorite : emprunter les accès principaux, avec une nette préférence pour la grande porte… Depuis longtemps, il avait remarqué que plus un bobard était gros, mieux il passait. Du moment qu’il était énoncé avec suffisamment d’aplomb, un bon décalage hiérarchique et un minimum de preuves… le secret résidait dans la qualité du mensonge mais dans sa présentation… Il s’agissait seulement de ne faire que ce qu’il fallait : ni trop peu, ni trop tout cours… Mais avec l'âge, il avait disposé de tout le temps nécessaire pour peaufiner ses dosages… En bref, il excellait dans l’art subtil de la mystification. Et raconter des chimères, il adorait cela. Par ailleurs, il n’existait aucune raison pour que le cousin du roi passe par-derrière… Il perçut bien que son histoire avait pris, mais il détecta aussi qu’il y avait un problème. Le garde, à l’entrée, paraissait bien trop nerveux. Il exécutait l’ensemble de ses procédures avec un zèle digne d’une nouvelle recrue, alors qu’il était évident qu’il avait, comment dire, bien trop de barbe sous le menton pour ne pas justifier de plusieurs années d’expérience… Il devait avoir reçu des consignes et il avait peur… En tueur aguerri, il comprit tout de suite ce que cela signifiait : son signalement avait été donné et il risquait bientôt d’être démasqué… Le garde consultait en réalité un recueil de portraits. La liste des priorités s’établit clairement dans son esprit. Avant tout ne pas alarmer les gens autour. Pour l’instant, seuls le militaire et lui étaient dans l'affaire, tout demeurait encore gérable. Ensuite, bloquer l’alerte, un coup puissant sur la trachée. Puis, neutraliser l’homme. Profiter du mouvement de recul de la tête pour envoyer une belle droite dans le nez, terminer par une bonne châtaigne dans les cervicales… Enfin camoufler…
« — Excusez-moi mon brave, vous en avez encore pour longtemps ? Parce que si vous devez apprendre à lire pour remplir vos papiers je peux peut-être le faire à votre place ?
— S’il vous plait, Monsieur, on reste… dit-il en relevant la tête… »
Il ne finit jamais sa phrase. Un instant après, le visiteur replaçait convenablement le corps du garde de manière à faire croire à une chute, puis il vida sa flasque de whisky sur ses vêtements et aux alentours. Quel gaspillage navrant pensa-t-il.
Si on le trouvait avant que sa mission ne soit terminée, on songerait probablement que le soulard, en cuvant, était tombé dans sa guérite, d’où ses blessures. Pour l’infortuné, sa convalescence risquait d’être un peu longue et les chances qu’il perde son emploi n’étaient certainement pas nulles. C’était dur, mais bon il était encore en vie. D’autres n’auraient pas fait autant de sentiments. Mais cela aussi constituait une partie intégrante de son prestige : pas de mort inutile… Aucun dommage collatéral…
Comment sa dague trouva ensuite le chemin entre la porte d’entrée et l’interstice entre la quatrième et la cinquième lombaire du seigneur ? Honnêtement, je ne sais pas et je pense que je ne le saurais jamais… Chaque fois que j’ai essayé d’en savoir plus, l’elfe m’a répondu avec un grand sourire quelque chose du genre
« Secret défense, fiston » ou alors « Technique déposée »
C’est peut-être mieux, que ce genre de détails ne soit finalement pas couché sur papier. Cela pourrait inspirer des âmes mal intentionnées… Je crois qu’il y a des savoirs qui gagnent à ne pas être transmis, des idées à ne jamais être pensé…
Toujours est-il qu’il honora son contrat sans laisser aucune chance à sa cible. Celle-ci s’effondra au beau milieu d’un discours politique aussi futile que démagogue autour d’une table remplie de convives. Devant la stupeur générale, il eut même le temps de reprendre son arme qu’il essuya tranquillement sur la nappe... puis il se tourna vers l’assistance.
« Bonjour, Messieurs.
Avant que l’on se lance dans les excès de virilité, je vais me présenter. Je suis connu sous le nom d’assassin sans failles… Votre silence prouve que vous me connaissez au moins de réputation. Je m’adresse plus particulièrement aux personnes qui envisagent de ne pas me laisser ressortir tranquillement. Comme vous le savez certainement, je n’agis jamais par pure charité. J’ai donc été payé pour clore cette excellente conférence de manière radicale… Et je vais vous laisser le temps pour réfléchir à la seule question que vous devriez vous poser en ce moment, si vous souhaitez arpenter l’avenir avec sérénité. Mais qui, à part l’un d’entre vous, peut avoir commandité cette interruption involontaire d’existence ? Donc, analysez bien la situation et dites-moi si cela vaut vraiment la peine de m’affronter, sachant que de toute façon vous ne pouvez plus rien changer pour le mort, et que probablement votre futur seigneur a de plus ou moins près prémédité tout cela.
Alors des volontaires ?
Non. Personne ? Bon, je vais donc vous saluer et vous souhaitez une bonne journée… La mienne a été plutôt lucrative. Inutile de me raccompagner, je connais la sortie. … »
Comme je le disais précédemment, plus c’est gros, mieux cela passe…
Cela se déroula d’ailleurs presque comme il s’y attendait… Presque… Il y eut juste un jeune prétentieux qui tenta bien de l’arrêter pour laisser son nom dans l'Histoire… et il envoya ses hommes neutraliser l’elfe. Le commentaire de l’intéressé fut très bref.
« Cool, j’avais justement oublié de faire ma gymnastique matinale »
Deux lames de poignée glissèrent de ses manches et il se lança dans la foule. Il fut bientôt sur le premier garde dont il évita la lance avec la grâce d’un félin. D’un coup bien placé, il déforma l’articulation de la cuirasse de son adversaire de manière à bloquer le genou… Il continua en direction de la sortie, para un coup qui lui venait par-dessus, roula entre les jambes de son ennemi, plantant au passage ses armes dans les pieds avant de le déséquilibrer. Profitant de son élan, d’une contorsion, il se projeta de tout son poids les chaussures en avant sur la tête du suivant… Il neutralisa ainsi tous ceux qui passèrent à sa portée. Il atteignit la porte de la pièce qu’il referma derrière lui, à clef évidemment. Dont le trousseau avait été préalablement subtilisé au cadavre… Toujours prévoir au moins trois plans de sortie… Les chances pour qu’ils foirent tous étant finalement relativement faibles…
« Réflexion faite, ma gymnastique est généralement plus fatigante… »
Cependant, le fait qu’un régiment l’attendrait dans la cour du château n’était pas franchement au programme. Ce n’était pas tant le nombre qui l’inquiétait, mais plutôt l’éloignement. En effet, beaucoup de soldats étaient postés sur les remparts, donc inaccessibles, et ils étaient armés d’arcs et d’arbalètes. Avant qu’il ne les atteigne, il ressemblerait certainement à un porc-épic.
« Ça fait tout de même beaucoup »…
Son cerveau allait bientôt entrer en ébullition… S’appuyant sur la longue expérience des situations désespérées, des catastrophes et autres causes perdues, il tentait d’élaborer un plan pour se sortir avec le moins de casse possible aussi rapidement qu’il le pouvait. Car il se doutait bien que l’on ne lui laisserait pas le temps de la réflexion. Il sentait que le cours des choses lui échappait, mais il n’avait toujours pas réussi à ébaucher le début d’une esquisse de solution.
Soudain, frappé par l’incompréhension et la surprise, il interrompit le fil de ses idées. Derrière lui se tenait le sourire aux lèvres, la personne qui quelques instants plus tôt avait sa dague en guise de colonne vertébrale. Il n’avait pourtant jamais commis une erreur pareille… Il en restait abasourdi. Le nouveau venu prit la parole :
« Je vais me montrer magnanime, débutant. Va retrouver tes maîtres. Fais-leur savoir qu’il ne suffit pas d’envoyer un pauvre assassin pour m’abattre. Conseille-leur de se préparer à parer mes coups, car ma vengeance sera implacable… »
Kyo allait lui répondre que jamais il n’obéirait à quelqu’un contre son grès et qu’il préférait…
« Je t’offre une chance de repartir d’ici, reprit le noble d’un ton glacial, de pouvoir savourer un nouveau jour avec ton café imbuvable dans les mains… C’est une proposition que je ne ferai pas deux fois. »
Troublé, l’elfe ne répondit rien et quitta le château sous les huées…
Au détour du chemin, il entendit un harmonica, les mêmes notes qui lui avaient pourri la journée.
« — Je me doutais bien que tu étais derrière tous ce merdier.
— Gagné, lui répondit-elle avec un sourire espiègle. Comment as-tu trouvé mon petit tour de passe-passe ?
— Convaincant… J’espère pour toi que tu sauras être aussi convaincante que ton illusion, car je suis à deux doigts de t’expliquer ma façon de penser… »
Il fit craquer ses jointures.
« — Tu n’oserais pas t’en prendre à moi quand même. Après tout, ce n’est pas ma faute si tu t’es laissé surprendre…
— Continue dans cette lignée et tu risques de devoir devenir végétarienne et te mettre à la compote… Mais j’aimerais avant tout comprendre. Ce matin, tu viens me voir pour me demander d’annuler. Devant mon refus, tu donnes l’alerte. Et quand je suis à deux doigts de me faire arrêter, tu interviens pour me sortir du guêpier dans lequel tu m’as mis.
— Tu as résumé parfaitement les choses. À un détail près, cependant, et c’est là que réside tout mon génie. Ma mission n’a jamais été de protéger qui que ce soit. Au contraire, elle était de récupérer et de faire disparaitre un certain nombre de documents compromettants… Je t’avais prévenu, je suis flémarde donc j’ai préféré que quelqu’un d’autre fasse le sale boulot à ma place… J’aurais bien demandé à un autre de s'en charger. Comme cela, je n'aurai pas eu à me préoccuper de son sort et j’aurai fait d’une pierre deux coups. C’est dans l’ordre des choses que les voleurs finissent à la potence…
Mais comprends-moi : d’abord des malandrins en liberté, je n’en connais pas cinquante et en plus je dois bien te reconnaitre cela. Question efficacité, tu assures vraiment… Pendant que l’on te poursuivait, moi j’avais les mains libres et j’en ai profité pour faire ce que j’avais à faire. Tu comprends que dans ces conditions, je ne pouvais pas t’abandonner comme cela. »
À ces mots, Kyo s’avança vers elle l’air franchement contrarié, voire franchement menaçant. Elle recula :
« — Ça va, calme. Ne le prends pas comme cela. Je te propose un truc : on va dire que j’ai une dette envers toi et que le jour venu tu pourras me demander ce que tu veux… Hormis de sortir avec toi. Ça te va ? »
Il s’arrêta et il réfléchit :
« — Tu promets que le jour venu je pourrais te demander ce que je veux ? »
Elle réfléchit et d’une voix tremblotante, elle scella son destin.
« — Je t’en donne ma parole…
— J’adore la difficulté avec laquelle tu viens de prononcer ces simples mots. Cette façon de penser à toutes les conséquences de chaque lettre énoncée. J’aime cette sincérité et c’est pour cela que j’accepte ton contrat. Maintenant, je te propose de filer, car si tout n’était qu’illusions, il me semble que les parages ne resteront pas sûrs très longtemps. »
Sur le chemin du retour, elle ne pouvait s’empêcher de reconsidérer ce qu’elle venait de faire, de ressentir le poids de ces paroles. Déjà à l’époque, elle détestait devoir des choses… Mais jamais elle n’aurait pu imaginer qu’elle allait payer, cet élan de fainéantise, si cher…
Chapitre 2 : Une nuit ordinaire pour une histoire ordinaire
« Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit » Khalil Gibran.
Maintenant, il est temps que je vous mette en garde. Si, par hasard, vous cherchez un récit enjoué avec de gentils petits elfes, de grands soleils et des fins prospères à la charmante manière des Walt Disney et des autres contes qui vous font croire que la vie est belle, qu’il suffit de travailler et de le désirer pour que les souhaits se concrétisent, que les gentils triomphent toujours des méchants, dans ces conditions, je pense qu'il y a une erreur. Je ne veux pas que vous vous fourvoyiez et que vous soyez déçus par la suite.
Ce que je propose de vous relater n’est pas le souvenir d'existences heureuses. C’est une histoire vraie, de personnes réelles avec leurs joies, leurs moments de bonheur, mais aussi leurs pleurs, leurs doutes et leurs cicatrices. Ainsi, si tel est le cas, je vous suggère de passer votre chemin, de refermer ce livre et d'aller prendre l'air si cela n’est pas ce à quoi vous aspirez. Vous pouvez également, commencer un autre ouvrage. Il existe beaucoup de bons romans à lire, de films à voir, et d’expériences à vivre. Mais si d’aventure vous aimez les vies sincères, dans la plus pure tradition des légendes arthuriennes, où les protagonistes défendent au mépris de toutes considérations les vraies valeurs que sont l’amitié, l'honneur, le respect et l’abnégation, alors la suite pourra éventuellement vous intéresser.
Cependant, ne regrettez rien, si vous vous résolvez à continuer. À tout moment, rappelez-vous que vous pouvez constamment refermer ce bouquin pour lui imaginer une fin heureuse et digne des héros qui le peuplent. Mais si votre décision est de poursuivre la lecture, surtout, ne m’en veuillez pas et ne me jugez pas. Je ne fais que mon triste devoir de mémoire. Je ne fais que retracer leurs aventures telles qu’elles se sont déroulées… En aucun cas telles que j’aurais souhaité qu’elles se déroulent. Aussi, je vous aurais prévenu et cela restera votre choix…
The Unfortunate Tales, the story so far…
Comme toutes les créations humaines, cette histoire se passe dans un monde où la survie était un combat de tous les instants, avec des sociétés toujours plus proches de l’extinction. En ces temps oubliés de tous, perdus dans les rêves de chacun, la péninsule de Tri Kazel sortait d'une douloureuse épreuve : la guerre du Temple. Elle était loin la belle époque où la grande alliance des peuples avait soudé les habitants des trois royaumes entre eux contre un adversaire commun. Pour affronter le dernier Aergewin, c’est-à-dire l’invasion coordonnée de féondas, il avait fallu s’unir, ou bien se résoudre à périr. Les féondas étaient des créatures courantes en Tri Kazel autant que le rat dans notre monde. En revanche, ils n’ont rien à envier avec ces sympathiques porteurs de peste. C’était des êtres non moins dangereux que cruels. Aussi loin que les souvenirs permettent de remonter, ils avaient toujours été présents et ils représentaient une menace éternelle pour l’humanité. Leur nom en langue ancienne signifiait seulement et naïvement « L’ennemi ». Ils pouvaient prendre des apparences diverses : tantôt comme des bêtes ou des plantes qui auraient subi des transformations anormales, tantôt comme de vagues revenants décharnés échappés d’outre-tombe, tantôt comme des monstres simplement. Nul ne connaissait d’où ils venaient ni en quoi consistaient leurs buts ou leurs aspirations. Ces créatures constituaient juste une menace, latente et fourbe, à toutes formes de civilisation, humaines ou pas… Mais ceci n’est rien comparé à l’ampleur d’un Aergewin. Aussi soudainement que régulièrement, un beau jour – enfin, plutôt un jour funeste pour de nombreuses existences —, on ne savait pourquoi, ces horreurs sortaient de leurs antres et se regroupaient. Elles se lançaient alors dans une conquête détruisant tout sur leurs passages telle la purge sanglante des marées des Ômus de la Vallée du Vent.
Cela était survenu pour la dernière fois il y a moins de deux cents ans. De cette menace absolue, une union sacrée mais fragile était née. Pour que cela fonctionne, les trois royaumes avaient, plus par nécessité que par envie, dû mettre de côté leurs différends et s’entendre. Le puissant de Taol Kaer, le plus vaste des trois, le plus occidental de la péninsule, mais aussi le plus traditionaliste de tous. Là-bas, les habitants vivaient encore en harmonie avec la nature et ses esprits. Les Demorthèn , des sortes de druide, assuraient la transition entre le mystique et la population. Le Pieu de Gwidre, empire nordique d’un peuple fort et robuste, dont la tolérance du clergé de leur temple aurait pu donner des leçons à la terrible Inquisition dans ses heures les plus sombres et les plus sanglantes. Enfin, les farfelus de Reizh, ce royaume constitutionnel dont les progrès scientifiques et les recherches en tous genres, les rendaient aux yeux des autres aussi incompréhensibles que dangereux. Tous avaient dû mettre leurs rancœurs de côté et faire front. La bataille avait été rude, et grandes furent les pertes. Beaucoup ne virent jamais le jour se lever. Mais la victoire les attendait au bout de chemin. C’est alors que Gwidre dont le territoire avait été plutôt épargné et qui sortait donc vainqueur de la confrontation, décida que c’était la bonne occasion pour « apporter la bonne nouvelle » à tous les habitants de la péninsule… La guerre du Temple, c’est ainsi que l’Histoire l’a nommée, était née. Elle ne devait pas avoir de gagnant et n’apporta aucun soulagement à la population. Mais elle laissa les trois royaumes exsangues, au bord de l’implosion. Le moindre grain de sable dans la machine du temps pouvait à tout moment la faire déraper et reléguer les hommes au rang de souvenirs. La civilisation s’était repliée sur elle-même. Dans les villes, les seuls lieux sûrs face à la menace féonde, la famine et la corruption régnaient en maitre, tandis que la campagne était le domaine de l’insécurité.
Hélas, il faut croire que c’est notre mode de fonctionnement... Visiter notre partie la plus sombre et la plus animale pour avancer sur le chemin de l’humanisme. Car c’est en cette période de trouble absolu qu’est née une nouvelle espérance à travers l’émergence des Saigneurs… Ce n’était au départ qu’un groupe hétéroclite de mercenaires à louer au plus offrant que le royaume de Taol Kaer avait engagé pour contrer les féondas puis les armées de Guildre. Ils accomplirent leur mission au-delà de leur devoir, et bien des fois ils menèrent leurs troupes à la victoire alors que tout était contre eux. Que pas une seule lueur d’espoir de succès n’était pas ne serait-ce qu’imaginable… Même pas concevable.... Peu à peu ils devinrent plus que commandants, ils s'établirent aux yeux des autres comme des leadeurs, des inspirateurs… Ce groupe était composé de la belle et fourbe Andarielle, voleuse de son état, du primaire Glutt, belliciste colossal osag, du sombre chevalier lame Defleur et de la mystérieuse Duliéna, sorcière maitrisant une magie unique et disparue depuis des âges immémoriaux…
A la fin de la guerre du Temple, ils décidèrent d’entamer une titanesque conquête d’unification des royaumes... Ce fut une entreprise incroyable et grandiose. Les hauts faits qui s'y déroulèrent inspirèrent des générations de bardes et cela demeurera le cas pour encore très longtemps...
Cependant, comme toujours, ce fut dans le sang que les fondations de la paix se bâtirent.
Toutefois, ce n’était pas la domination que ces héros recherchaient. Peut-être qu'il ne recherchait même pas la gloire et encore moins la richesse. Ils aspiraient seulement l’aventure et avaient la volonté farouche d’édifier un monde dans lequel leurs enfants posséderaient quelques chances de vivre heureux, sans avoir à connaitre la peur et les souffrances qu’ils avaient dû surmonter. Un cadeau qu’ils pourraient à leur tour léguer à leur descendance.
Et si personne ne saura jamais où est le vrai du faux dans les méthodes qui furent employées pendant cette conquête, les événements ne débouchèrent pas sur une tyrannie ultime. Au contraire, elle prit la forme d’une sorte de structure fédérale où les anciens dirigeants continuèrent à administrer leurs pays comme avant, le pouvoir impérial s’occupant de la défense des territoires et de l’extinction des foyers de conflits internes. Andarrielle se donna le titre d’impératrice et établit sa capitale dans la nouvelle ville de Tharbad situé allégoriquement au pied de l'antique Aelwyd Saogh. En effet cette cité crée par les frères fondateurs des trois royaumes et abandonnée depuis, constitue encore dans l’esprit de beaucoup le symbole de la lointaine unité et de l’alliance des peuples… Les Saigneurs repartirent en campagne là où l’on avait besoin d’eux tandis que les différents organes du gouvernement, dont le puissant Bureau Saigneurial d’Investigation, se chargèrent d’installer une paix durable entre les rivalités ancestrales de la péninsule.
Ainsi, aux prémices, avec le cours des saisons et les efforts, la cicatrisation des plaies s’amorçait.
(Texte de la chanson "Ordinary Story de In flames")
Il est dit que tout commença le soir où l’on put entendre au bout des terres de Tri Kazel le chant féérique des C'magoth monter du fin fond des ténèbres en plein cœur d'une sombre nuit de tourments.
Par cette fraiche soirée de printemps, la lune était déjà haute. Elle contemplait depuis les cieux l’absurdité du monde et des hommes. Traitre comme à son habitude, cette nuit-là ne valait guère mieux qu’une de ces nuits d’hivers où l’on ne distingue pas un fanal à quatre pas. Au large, le vent soufflait en rafale, entrainant les tourbillons des déferlantes qui se cassaient sur plusieurs mètres de haut. Il ne faisait pas bon d’être dehors. Seules la nécessité ou la folie pouvaient constituer des raisons admissibles pour ne pas être à l’abri loin des griffes de cette tempête. Cependant, malgré sa violence, elle n’avait pu chasser la brume qui ne s’était pas levée de la journée et qui depuis quelques jours déjà figeait l’horizon. Telle la matérialisation de l’incertitude générale qui régnait encore sur ce bas monde, le brouillard enfermait jusqu’au paysage dans l’inconnu et le doute... Qu’allait-il sortir de cette ambiguïté ? Qu’est-ce qui pouvait se préparer, là-bas, au-delà du champ de vision ? La pluie n’avait cessé de tomber que pendant quelques brèves accalmies. Pas une constellation dans le ciel ne surveillait ce coin de terre. Même l’astre, pourtant proche de sa plénitude, ne se laissait distinguer de l’ombre qu’à travers un vague halo de lumière.
Au pied de la falaise, environ trente mètres en contrebas, les brisants se fracassaient dans un bouillonnement d’écume blanche avec un vacarme assourdissant et puissant.
En bas de l'à-pic, l’assise des roches se découvrait régulièrement permettant à de gigantesques cataractes de s'écouler. De temps en temps, le sommet disparaissait totalement dans d'immenses gerbes dont les milliards de gouttelettes scintillaient en retombant tel un amas de poussière d’étoiles.
Dans sa lutte avec les forces telluriques, c’était la mer qui un jour devait l’emporter. C’était inéluctable et c’était avec des assauts comme ceux-là qu’elle gagnerait la bataille. Quelques mouettes au vol saccadé et immobile tentaient vainement de remonter les risées. Pourtant, entre deux offensives des lames, il s’élevait une douce mélodie dont le son envoutant contrastait considérablement avec la violence des éléments. Au milieu de ce désert, égaré dans les lavandes et les herbes basses, un air de musique se diffusait depuis les profondeurs de la nuit. Il s’échappait d’un violon, une symphonie pénétrante, lente et mélancolique. Une silhouette fantomatique se trouvait en cet endroit et manipulait l’archet avec virtuosité.
Perdue dans sa chanson, elle ne prenait pas garde à la bourrasque qui lui fouettait le visage. Bravant la tempête, elle s’accordait rituellement son instant de plaisir en jouant au-dessus des flots, comme une communion quotidienne.
Le morceau s’acheva. Elle ouvrit les yeux et contempla l’horizon. Son regard se fixa avec difficulté… De toute façon, il n’y avait rien à voir, juste un tourbillon mouvant de gris de blanc et de noir à perte de vue. La seule couleur qu’elle pouvait distinguer était le roux de ses cheveux qui virevoltaient partout autour d’elle, telles des marionnettes dans la main d’Adhar, le facétieux esprit de l’air. Elle allait reprendre sur un tempo plus rapide, lorsque quelque chose attira son attention : une faible lueur évanescente et intermittente semblait par moment apparaitre. On aurait dit qu’elle luttait pour exister dans toute cette immensité torturée.
« — Je crois que certains se préparent une mauvaise nuit ».
Au loin, les lumières caractéristiques des feux de route d’un navire avaient surgi.
Elle s’était adressée à quelqu’un qui se trouvait à quelques mètres d’elle. Cependant, elle avait dû hurler pour se faire entendre. L’homme qui se tenait à ses côtés, assis sur un gros rocher en surplomb au-dessus du vide, observait avec attention le va-et-vient brutal de la mer.
Il était grand, athlétique sans être baraqué, certainement plus vieux qu’elle, dans ce que l’on nomme la force de l'âge. Ses longs cheveux flottaient dans le vent, ainsi que son abondante barbe qu’il arborait fièrement, séparée en deux fines tresses qui lui descendaient sur la poitrine. Dans la nuit, ce visage et cet être que l’on aurait facilement pu confondre avec quelques entités démoniaques avaient de quoi faire peur… Cependant, après un moment d’observation, toutes appréhensions se seraient dissipées. Ce n’était pas la violence qui s’échappait de sa personne , mais plutôt le contraire. Il avait la placidité et l’assurance de ceux qui ont suffisamment de vécu pour savoir que rien ne pourrait le couler. Il avait la sagesse et la sérénité de ceux qui n’ont rien à craindre, qui possèdent intrinsèquement la certitude que rien ne peut les atteindre et que quoi qu’il arrive, ils pourront protéger les autres et ceux qui leur sont chers. Il était là et le serait pour toujours.
Ses yeux, brillant d’intelligence distinguaient probablement des paysages fantastiques, tant il avait été emporté par le refrain enivrant que jouait son amie. Sa nature onirique avait encore dû prendre le pas sur sa réalité. Il se passa quelques instants avant qu'il songeât à lui répondre :
« — Ça, tu peux le dire.
— Ce qui est agréable avec toi c'est que tu fais un excellent auditoire... Calme, passionné, critique, avec juste une dose d'attention, tu serais parfait.
— Mais je suis parfait. Et puis, moque-toi, mais je mets au défi quiconque de rester insensible devant ton chant envoutant de douce sirène. Ulysse en personne y aurait succombé. »
S’il en avait eu le temps, il lui aurait dispensé son plus beau sourire, mais il disparut soudainement. Il venait d’avaler un paquet de mer qui, plus fort que les autres, était monté jusqu’à lui profitant de son moment d’inattention. Légèrement trempé, il tenta d’essorer ses vêtements sans grands espoirs. Il continua :
« En tout cas, moi, je n’aimerais pas être en mer avec la tempête qui se prépare. C’est déjà dangereux ici, alors je ne te dis pas ce que cela doit donner trente mètres plus bas. D’autant plus que le détroit entre le cap des Adieux et les iles des Epavière n’est pas connu pour être un des passages les plus calmes qu’il fut. Même par un temps de demoiselle, parvenir à bon port est plutôt sportif. Je crois qu’il faut avoir un sérieux problème personnel à régler pour tenter de le franchir par un temps pareil de nuit et avec un vent contraire. Ou être particulièrement incompétent et être marin comme moi je suis boulanger…
— Il y a peut-être de cela. Ou peut-être qu’ils n’ont pas eu le choix, j’ai entendu dire que la saison de pêche était particulièrement mauvaise cette année. Ils ont peut-être tiré un peu trop loin dans l’ouest et n’ont pu revenir à temps.
— Dans ce cas, il ferait mieux de virer et de tenir le large pour la nuit. Avec la marée, les courants dans le bouillon doivent être infernaux. S’il ne touche pas un haut fond, ce sera un véritable miracle. Si tu veux mon avis ce soir, les esprits des houges vont recevoir leurs tributs funestes.
— Alors je leur dédis cette prière. C’est tout ce que je peux faire… »
Elle entreprit un nouveau morceau avec encore plus d’entrain, de profondeur et d’âme. Comme à son habitude, tous les jours depuis qu'elle avait jeté son sac à terre, en fin de journée, elle venait là. Elle avait profité d’un rare moment de « beau » temps que le ciel lui avait accordé pour s'abandonner dans la fureur céleste et la tranquillité de cette fin du monde. C'était des jours comme celui-là qu'elle préférait : Sombres, froids, venteux, où tels les lutins de la mythologie, elle se plaisait à imaginer que son chant conjurait les éléments... Ce déchainement de forces primaires avait l’avantage de la calmer, de mettre un terme, aussi fugace qu'il fût, à la tourmente perpétuelle qui régnait dans sa tête. Face à cette puissance, elle n’était rien, et elle aimait cette idée.
La nuit était maintenant totalement tombée, et la bise fraîchissait encore emportant de plus en plus souvent des morceaux de mer sur le sommet de la falaise. La température déjà basse avait continué à chuter. Il fallait rentrer avant d’être totalement trempé. La chanson étant finie, il n’y avait de toute façon plus rien à faire, ni aucune raison de rester…
Elle rangea délicatement son instrument.
« — On rentre, Is ?
— On rentre. Je suis transi. Il est temps de regagner la ruine qui te sert de maison »
Elle jeta un dernier coup d’œil à l'infini qui s'étendait devant elle, se leva et prit la direction de sa masure. Clopinant sur le sentier à travers la végétation basse et odorante, elle s'enivrait de cette senteur, mélange caractéristique de terres et de mers qui réveillait en elle à chaque fois de doux souvenirs obsolètes. De temps en temps, elle titubait victime sous ce clair de lune de quelques fourbes aspérités de la roche.